Elena était ce que l’on appellait un canon. Le stéréotype de la femme au physique avantageux, « la beauté incarnée » soulignaient même certains journaux people. Elle était donc top-model. Prédestinée à marcher devant une horde de flashes aveuglants, mettre en avant ses atouts et faire couler sa chevelure de la manière la plus sensuelle possible. Seulement, elle n’y prenait aucun goût. Ni à ça, ni à aucune de ses autres activités jugées intéressantes par le commun des mortels.

Elle n’avait pas eu le choix et n’avait pas tenté de résister. Elle aimait la musique. Elle avait toujours aimé. Elena avait été remarquée par son futur producteur dans un petit groupe de chorale et mini-orchestre lors d’un spectacle de fin d’année, à l’université. Elle avait accepté toutes les conditions sans rechigner. Tout ce qui lui importait était sa musique. Son opéra. Carmina Burana, de Carl Orff, dont elle connaissait chaque acte à la perfection, dont elle était imprégnée depuis la plus petite enfance.

Ceci étonnait les gens. Qu’elle ne fasse pas usage de son corps à des desseins plus personnels. Mais elle se souciait peu de l’avis des gens. Elle vivait seule, sans famille et sans amis, n’ayant pour seul et unique contact que celui avec la scène pour les défilés de mode. Et cela lui suffisait. Elena aimait écrire.

Certains affirment que l’écriture permet à l’auteur de se libérer d’un poids qui lui pèse. Mais elle était sereine, et n’écrivait que pour le simple plaisir d’entendre la plume gratter sur le papier, de sentir les mots couler avec l’encre.

Enfin ça, c’était avant l’accident. La carrière et la vie d’une personne peuvent basculer en un instant, par une petite faute d’inattention. Elena était totalement fermée au monde extérieur, sans savoir qu’elle en faisait partie et qu’elle était soumise à ses lois. Un soir de décembre, alors qu’elle marchait dans les rues enneigées de Paris pour rentrer chez elle, lentement afin de profiter de la morsure du froid sur ses joues, du souffle du vent qui faisait virevolter ses cheveux et du ciel étoilé, se fermant comme à son habitude au monde extérieur grâce à la musique, O Fortuna étant silencieusement diffusé par ses écouteurs, elle ne vit pas son ancienne rivale qui approchait, ni ses cris qui clamaient la vengeance pour lui avoir volé son succès, ni le coutelas dans ses mains. Elle se fit surprendre totalement, sentant soudain une lame s’enfoncer dans son abdomen. Alors qu’Elena gisait dans son propre sang sur le sol gelé, sa concurrente lui asséna un coup du pied au visage, qui lui fit perdre connaissance.

Lorsqu’elle revint à elle, la première chose qu’Elena remarqua fut la présence d’une obscurité totale. Ou plutôt, l’absence de toute lumière. Elle sentait l’odeur de l’éther et apprit donc qu’elle était dans un hôpital. Mais cette absence de lumière la troublait. Ni rayon lumineux filtrant à travers les rideaux d’une fenêtre, ni panneau indiquant la sortie d’urgence, ni lampe d’aucune sorte.

Comme à son habitude, lorsqu’elle était désorientée, Elena utilisa le sens qu’elle maîtrisait le plus : l’ouïe. Elle repéra les sons d’une activité normale dans un hôpital, elle en déduisit donc qu’il faisait jour. Mais cette absence de lumière la troublait, l’effrayait même. Elle se focalisait sur les sons ambiants afin de trouver des réponses à ses interrogations, quand soudain elle entendit une voix qui lui dit :
« Bonjour, je suis le docteur Bhuke. Vous vous trouvez à l’hôpital Sainte Thérèse. Un homme vous a trouvée ensanglantée, il y a trois jours, dans le quatorzième arrondissement de Paris, inanimée. L’ambulance vous a amenée ici, toujours sans connaissance. Vous venez donc de vous réveiller, c’est une bonne chose, mais… »
Elena ne le laissa pas finir sa phrase et répondit, plus que troublée : « Merci docteur mais… Pourquoi fait-il si noir ? »
-« Hmm j’ai… J’ai également le regret de vous informer que vous avez reçu durant l’agression un coup au visage, au niveau des yeux, qui vous a fait perdre la vue, définitivement. Je suis désolé. Nous n’avons rien pu faire. De plus, la blessure à l’abdomen a atteint l’un des vaisseaux irriguant votre coeur, qui n’a pu être remis en état fonctionnel. Vous êtes hors de danger aujourd’hui, mais nous ne pouvons prévoir les conséquences futures. »
-« Je… Merci docteur. », répondit-elle, au bord des larmes.
Elle voulut crier mais seul un sanglot sortit de sa gorge.

Malgré son perpétuel enfermement, la perte de la vue na la laissait pas de marbre. Elle avait beau ne porter aucune attention au monde l’entourant, ceci allait laisser un creux dans ses manières et dans son train de vie. Son agent l’appela quelques heures plus tard, ayant appris l’incident, et lui annonçait la rupture de leur contrat. Cela ne la toucha guère. Elle était beaucoup plus sensible au fait de ne plus pouvoir lire. Ni Platon, ni Camus, ni Dante. Ni les partitions d’Orff, de Beethoven ou de Mozart. Elena ne pourrait plus voir les subtilités d’une partition manuscrite. Elle ne pourrait plus écrire comme elle le faisait auparavant, Et cela la blessa plus que les coups qu’elle avait subi.

Ayant de moindres possibilités de perception, elle s’enferma encore un peu plus, allant jusqu’à l’isolement total. Avec l’argent, pour ne pas dire fortune, qu’elle avait amassé en tant que mannequin, elle pourrait survivre sans peine jusqu’à un âge correct et mettre fin à ses jours sans angoisse ni regret.

Seule la musique lui importait désormais. Désormais, les hauts-parleurs de son appartement diffusaient en permanence des opéras, des symphonies et diverses oueuvres de musique classique. Instinctivement, ses doigts saisirent un archet, et c’est naturellement qu’Elena se mit à jouer du violon. Pourquoi le violon ? Sa mélodie lancinante lui remettait en mémoire sa vue perdue, son ton mélancolique plaisait à Elena car elle s’indentifiait dans la perte de sa vue et de ce qu’elle pouvait lire et écrire, cette perte qui lui pesait tant. Etant aveugle, aucun professeur de musique ne voulait d’elle, « une perte de temps » selon eux. Et sur ce point, ni son physique ni sa richesse n’interféraient en sa faveur. Elle apprit donc seule, en autodidacte. Pour cela, elle écoutait une création à son goût, en isolait mentalement la mélodie des violons et tentait de la reproduire. Jouer lui permettait de garder son intégrité. Ses yeux, bien que définitivement bleus à la pupille blanche, voyaient les notes défiler et Elena se contentait de les jouer.

Un jour, une association de malvoyants et handicapés physiques vint lui proposer de jouer lors d’un petit concert. Elle accepta, de bonne grâce. En réalité, elle voulait continuer à apprendre. Jouer seule, cela lui plaisait énormément, elle ne vivait quasiment que pour ça, mais elle se devait de jouer en groupe. Pour progresser, elle devait sentir la musique de l’orchestre onduler en elle. Elena devait résonner avec la mélodie afin de parfaire la maîtrise de son instrument.

De concert en concert, elle joua dans des orchestres de plus en plus prestigieux, dans des salles de plus en plus remplies, pour finir par entrer dans l’orchestre philarmonique de Paris. Puis dans celui de Berlin. Les langues n’avaient jamais été un barrage.

Pour Elena, c’était l’apothéose. Elle avait enfin l’impression d’avoir trouvé sa place en ce monde. Que ce monde valait encore un peu la peine d’y vivre, d’y jouer. Elle resta sept ans au Philarmoniker. Elle joua du Mozart, du Chopin, du Beethoven, toujours de la même manière. Une violoniste sans partition, cela surprenait toujours au moins un spectateur dans l’assemblée, qui allait voir Elena après le concert. Puis il s’apercevait qu’elle était aveugle, et elle lui racontait alors son histoire. Elle racontait sa vie ennuyeuse de mannequin, elle donnait son ancien nom de scène, elle racontait comment elle s’était fait agresser. Parfois, elle remerciait un dieu de bien avoir voulu la garder en vie pour lui permettre de vivre ce qu’elle vivait aujourd’hui. Souvent, elle remerciait son agresseur de lui avoir révélé ce pourquoi elle devrait vivre.
Et le spectateur comprenait, et s’en allait respectueusement.

Elena jouait dans des salles toujours combles. On se battait presque pour assister aux concerts de l’orchestre.

Un jour, on lui annonça que leur prochain opéra joué serait Carmina Burana. Et Elena pleura. Cela ne lui était pas arrivé depuis 11 ans, depuis qu’elle avait perdu la vue. Cette mélodie qui avaut rythmé sa vie, son coeur. Cet opéra qu’elle n’avait jamais joué en groupe, uniquement seule, chez elle. Elle entendit O Fortuna sonner à ses oreilles, et elle pleura.

Le soir du concert, les places s’arrachaient à prix d’or. La création la plus célèbre de Carl Orff, interprétée par l’Orchestre Philarmonique de Berlin ! Tout le monde voulait y assister.

Elena, étrangement, n’était pas calme. A vrai dire, elle n’avait jamais eu d’angoisse quant à un concert ou un défilé de mode. Mais aujourd’hui, c’était différent. Son coeur battait la chamade. Ses mains tremblaient, et elle ne savait que faire. Alors que le chef d’orchestre prenait place dans la salle, elle sut comment remédier à son état. Elle se focalisa sur les pas de ce dernier. Elle obstrua tous ses autres sens, elle ressentit l’instant présent. Et elle se calma.

Dès la première mesure, Elena retrouva les repères auxquels elle était habituée dans son opéra préféré. Et elle joua comme elle n’avait jamais joué. Elle se sublima. Ses doigts coulaient sur les cordes et sur l’archet. Son violon s’envola avec la musique. Ses yeux s’ouvrirent et elle vit le monde selon Orff. Chaque note faisait battre son coeur, chaque temps était une respiration, chaque syllabe chantée par le choeur était autant d’énergie qui lui était insufflée.

Et alors elle sut. Alors que l’orchestre entamait O Fortuna, le chant final. Elle se rappella que l’agression qui lui avait ouvert les yeux avait laissé des séquelles qui pouvaient causer sa mort. Et Elena mourut. De son plein gré. Elle s’envola avec la dernière note de Carmina Burana.