Sophie dormait. Enfin c’est ce qu’un observateur extérieur aurait dit. En réalité, elle ne dormait pas mais pensait. La nuit l’aidait à se relaxer. Pour elle, en ce moment, la noirceur de ce monde s’accordait avec la noirceur du ciel. A travers ses yeux clos, elle contemplait les étoiles. Et elle se disait que chaque étoile représentait un être qui avait aimé et qui avait été aimé mais qui, pour une quelconque raison, ne faisait plus partie de ce monde.
Elle sentait les yeux doux de Marine se poser sur elle. Marine était une jeune fille qui aurait dû intégrer l’internat dans lequel Sophie allait se trouver Mais, victime d’un accident, Marine mourut et Sophie obtint la place dont elle avait besoin pour poursuivre ses études. Lors de chacun de ses succès, elle vouait un hommage silencieux à cette jeune inconnue dont la vie fut sauvagement arrêtée par un chauffard.

Mais l’étoile qu’elle écoutait le plus souvent, c’était celle de Lara. Lara était sa jeune soeur. Celle-ci avait mis fin à ses jours huit ans auparavant, succombant au mal-être qui la rongeait depuis toute petite. Sophie était présente, ce soir-là. Elle était à quelques mètres, mais n’avait rien pu faire pour empêcher sa chute. Son corps disloqué sur le pavé, le sang coulant entre les pieds des badauds entourant sa soeur, ce jour l’avait définitivement marqué.

Sophie avait pleuré autant que possible la mort de sa soeur. Elle l’avait écoutée, l’avait comprise, l’avait prise dans ses bras à chacune de ses crises, ses parents toujours absents ne s’y intéressant aucunement. Sophie n’en voulait pas à sa soeur d’avoir commis l’irréparable. Elle savait qu’un jour viendrait où Lara craquerait plus qu’à l’accoutumée et se jetterait sans remords du septième étage. En un sens, elle était heureuse pour elle, qui s’était libérée de ses tourments, volontairement.

Mais depuis, Sophie se sentait seule. Terriblement seule. La perte de la seule personne qui avait un jour compté à ses yeux l’avait rendue allergique à tout contact. C’est pourquoi elle aimait la nuit. Ce temps béni où tout s’arrête, où l’humanité s’endort et où Lara lui parle. Sophie aimait à croire que les étoiles lui transmettaient un message. Durant tout l’été, elle s’allongeait dans l’herbe fraîche et contemplait le ciel plongé dans l’obscurité. Elle aimait particulièrement l’étoile bleue. Elle n’était pas plus large que les autres, ni plus lumineuse, mais son éclat était plus amical. Elle la regardait, et elle y voyait les pupilles bleues de sa soeur.

Elle aimait aussi les couleurs fluides du crépuscule, annonçant le début de l’obscurité, et le patchwork de couleurs de l’aube, coup final d’une sombre symphonie, taches multicolores lancées sur une toile bleutée par un divin artiste…

Elle aimait les livres. Pas les livres pour adolescents amoureux ni pour politiciens corrompus, non, pour elle un bon livre était un ouvrage qui lui transmettait un message, un espoir. Un livre où l’auteur parlait avec le lecteur, où une complicité se tressait entre deux humains qui ne se verraient jamais.

Elle était devenue archiviste. Ce n’était pas un rat de bibliothèque, mais elle le devait à Marine. Elle sentait l’âme d’un livre parmi les étagères, et c’est naturellement qu’elle en assimilait le contenu.

A travers les étoiles et les livres, Sophie avait découvert l’histoire de ce monde. Et à chaque ligne qu’elle lisait sur le sujet, elle éprouvait de moins en moins de pitié envers celui-ci. Elle en venait à haïr les Hommes pour leur stupidité. Elle se prit même à imaginer la désillusion de Dieu lorsqu’il verrait ce monde en pleine déchéance, ce monde dans lequel il avait placé de nombreux espoirs mais qui courait à sa perte les yeux bandés.

Elle aimait non seulement lire, mais aussi écrire. Elle n’écrivait pas pour vivre, ni pour le succès. Peu lui importait d’être publiée. C’est son âme qu’elle couchait sur le papier. L’encre noire la faisait penser au sang de sa défunte soeur, se déversant entre les pavés tel un fleuve infini. Elle écrivait pour elle-même. Ce n’était pas une autobiographie, mais elle écrivait dans son cahier ses ressentis du jour passé, les innombrables critiques qu’elle formulait silencieusement à l’encontre de l’humanité dont elle ne voulait pas faire partie.
« La plume est la voix du coeur » disait-on. Elle avait rectifié ce proverbe en remplaçant le coeur par l’âme. Elle avait magnifié son écriture en remplaçant les lettres par autant d’images appréciées par le lecteur (qui n’était autre qu’elle). Dans les quelques-uns de ses écrits qui étaient publiés, elle annonçait qu’elle n’écrivait pas pour eux, les lecteurs, mais pour elle. Afin de s’en rappeller, elle fixait ses souvenirs, ses (quelques) joies, peines et (nombreuses) déceptions… Ecrire la soulageait, elle avait le sentiment de s’alléger d’un fardeau qui s’alourdissait chaque jour.

Sophie aimait aussi la musique. Ses collègues disaient qu’elle avait mauvais goût. Opéras et rock, ce ne sont pas des musiques dignes d’une archiviste ! Mais ça lui convenait, à elle, et c’était tout ce qui lui importait. Elle aimait écouter des groupes pour ados tels que Muse, dont elle appréciait la musique psychédélique, des opéras anciens, des groupes mythiques tels qu’AC/DC ou Pink Floyd. Les paroles autant que l’ambiance sonore lui correspondaient parfaitement.

Sophie ne savait pas quoi faire de sa vie. Archiviste était un job sans réel aboutissement, et sans but. Pour elle, sa vie était comme un livre ouvert. Ce n’était pas à elle d’en éceire l’histoire. D’innombrables lancers de dés rempliront ces pages vierges pour elle, sans qu’elle puisse interférer dans le résultats des jets.

Un soir, c’était le 11 juin de cette année, Sophie alla s’allonger sous le grand chêne trônant au centre de la clairière où elle allait autrefois jouer et discuter avec sa soeur. Les autres enfants ne les avaient jamais suivies, l’ombre leur faisait peur, les arbres étaient pour eux autant de démons et la lune n’était là que pour révéler le côté sombre de la forêt. Pour Sophie et sa soeur, la Lune était un guide, un phare dans la sombre nuit. Les arbres semblaient s’écarter sur leur passage, amicaux, les ombres étaient pour elles un jeu, elles s’amusaient à leur donner les formes les plus étranges possible. Les deux soeurs avaient déjà un lien particulier avec les étoiles. Lorsqu’elles s’allongeaient dans l’herbe rendue fraîche par l’ombre nocturne, elles entendaient des murmures. Non pas des murmures réels -ni irréels par ailleurs-, mais un son, semblable à tout un choeur qui leur conterait une histoire. Ce bruit de fond les rassurait et les berçait dans leur sommeil.

Elle comptait les étoiles, les contemplait, les écoutait. Elle admirait l’étoile bleue quand un nuage passa soudain au-dessus de la clairière, lui cachant l’astre. Et dans les volutes brumeuses du cumulus, formant un halo illuminé par l’étoile, Sophie crut discerner les traits de sa soeur perdue. Ses cheveux mi-longs, légèrement bouclés, qui lui descendaient jusqu’au haut des épaules. Lara les avait teints d’un violet sombre une année avant son suicide, peut-être estimait-elle que cette couleur à la fois sombre et vivante reflétait la teinte de son âme. Ses yeux d’un bleu profond, sombres eux aussi, presque bleu nuit, cernés d’un trait noir suffisamment important pour renforcer la profondeur de son regard. Les légères tâches de rousseur, quoique sombres, qu’elle avait sur les joues. Son petit sourire timide qui ne se dessinait que rarement…
Et Sophie pleura. Elle n’avait jamais vraiment pleuré à chaudes larmes depuis le décès de se bien-aimée soeur. Les nuages déversèrent eux aussi leur peine, alors que les larmes de Sophie se mêlaient au sang de sa soeur sur le pavé, alors que la forêt, aidée du vent, commençait son chant nocturne, que la lune brillait au centre de la nuit telle une mère compatissante, que le tonnerre commençait à exprimer sa colère envers ce monde par trop injuste… Sophie ne faisait plus qu’un avec la nature et l’obscurité qui l’entouraient. L’eau salée continuant à ruisseler sur ses joues, elle contempla la cathédrale de feu et de lumière qui se construisait dans les cieux parsemés d’astres bienveillants. Et toujours cette étoile bleue, plus brillante que jamais, qui trônait à la pointe de l’édifice lumineux, tel le regard timide de sa soeur disparue.

La foudre se fondit avec l’étoile bleue qui, telle un céleste archer, envoya sa flèche lumineuse frapper Sophie. Celle-ci ne sentit pas de douleur, mais un bien-être infini. Et Sophie devint lumière, elle se fondit avec l’éclair, son âme s’envola dans l’obscurité pour s’en aller rejoindre celle de sa soeur, tandis que sob corps tombait, inerte, aus sol.
Sophie était heureuse. Heureuse de périr de nuit, heureuse de quitter ce monde fade et par trop immonde, heureuse d’aller retrouver Lara. Enfin, elles étaient réunies pour la première fois depuis de longues années, enfin elles allaient pouvoir parler -directement-, enfin elles allaient rire et pleurer de nouveau ensemble…

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