La nuit est maintenant entamée depuis plusieurs heures.Les lumières seules scintillent en-dessous du ciel d’un noir d’encre, et le froid gagne petit à petit les ruelles dans un souffle brumeux s’engouffrant dans les moindres recoins de la ville.
Dans cette obscurité hivernale, les rues sont vides de toute présence humaine, et les chats autrefois noirs ne désirent plus quitter la quiétude des cheminées, ronronnant à côté des braises encore ardentes persistant dans l’âtre. La plupart des foyers est désormais éteinte, bien que persistent quelques petites gouttes de vie lumineuse disséminées de par les façades des immeubles.

Le silence englobant la ville n’est entrecoupé que rarement, par les pas timides d’un rôdeur tardif, par le crissement de pneus progressant sur l’asphalte refroidie…
Des paires ou triplets de personnes sortent par moments des bouches de métro avoisinantes, renvoyant aux bâtiments alentour le reflet de leurs éclats de rire résonnant sur les parois en béton.

En observant les cieux pendant quelques secondes, on peut parvenir à voir l’éclat de la Lune filtrer entre deux grand nuages nocturnes. Cette Lune, aujourd’hui formant un parfait croissant. Ce soir, les regards ne pourront pas percevoir la présence du pêcheur qui y est habituellement. Un simple enfant vêtu d’un habit de marin, appuyant son dos sur la courbure de l’astre et tenant sa canne d’une main, attendant qu’un quelconque poisson stellaire potentiel morde à l’hameçon et au destin, inconnu de tous, qui l’attend.

Pour des raisons qui nous sont à jamais inaccessibles, ce pêcheur lunaire n’a ce soir pas voulu faire son apparition et la Lune se retrouve donc vierge de toute vie.

En-dessous des cieux étoilés, la ville et ses lumières. Et, accroupi sur un lampadaire, un être étrange observait la vie fourmillante des humains. Invisible aux yeux de ces derniers, il était vêtu à la façon d’un elfe ou d’un quelconque farfadet. Ses habits noirs, avec un liseré vert, lui conféraient une aura de mystère. Une capuche recouvrait sa tête de façon à ce que seule une ombre puisse atteindre son visage. Celui-ci est indescriptible tant il est obscur, la seule chose qui en ressortait étant deux yeux d’un violet intense. Neutres et comme observant notre monde en silence, percevant des dimensions nous étant pour toujours incompréhensibles.
On peut parfois discerner des crocs effilés, perçant l’ombre lorsqu’un éclat de lumière parvient jusqu’à leur émail.

Son regard perçant se perd entre les lueurs dispersées par les lampadaires, il s’arrête sur chaque passant et sur chaque chose digne de son attention. L’être semble chercher quelque chose. Il tend l’oreille. Soudain, un battement d’ailes se fait entendre, son regard se pose instantanément sur l’oiseau incriminé qui prenait son envol. En silence, l’être détourne lentement son regard mauve de la scène et laisse le volatile s’envoler vers les cieux.
Comme toutes les nuits, il cherche un corps -innocent de préférence- auquel donner la malédiction qui l’occupe depuis des millénaires. Sa mémoire ne désire pas se rappeler comment, ni quand cela a commencé, et il n’ose penser au jour, trop lointain, où ce rythme incessant finira son existence.

Enfin, aux alentours de trois heures du matin, il trouva la personne qu’il attendait. Il s’agissait apparemment d’un groupe d’étudiants rentrant d’une soirée très certainement festive en cette fin de décembre. Le trio d’adolescents se sépara sur le pas d’une porte, et l’une des personnes continua, seule, son chemin. L’être attendit que cette dernière passe à la lumière d’un lampadaire pour pouvoir l’observer plus aisément.
Cette personne, qui s’avérait être une demoiselle d’une vingtaine d’années, avait une chevelure blonde, de ce que laissait percevoir le bonnet en fourrure, noir, qu’elle portait. Il paraît que pour les humains, « la nuit, tous les chats sont gris ». Et bien pour lui, tous les humains se ressemblent une fois le soleil disparu derrière l’horizon. Tous se retrouvent vêtus de noir, emmitouflés sous plusieurs épaisseurs d’étoffes diverses, et méconnaissables dans le noir, semblables à de pâles statues au regard neutre se déplaçant avec le moins de bruit possible dans les ruelles de la ville.
Comme toutes les personnes à rencontrées à cette heure tardive, on ne distinguait de ses yeux que des iris d’un noir d’encre. Mais peu importait. Il savait lire l’esprit des humains comme si c’était un livre que l’on ouvrait devant ses yeux. Cette personne-là n’avait rien de particulier, si ce n’est un goût prononcé pour la musique classique. Cela lui convenait, il n’avait pas besoin de plus.

De l’une des poches de son manteau, toujours assis sur le lampadaire, il sortit une sorte de pâte incolore qui semblait rayonner. Puis, lentement, il utilisa ses ongles pointus pour la modeler. Après quelques secondes d’ouvrage sur cette matière -le temps étant tout à fait relatif et insignifiant pour cet être ténébreux-, il en sortit un violon. Celui-ci semblait être un Stradivarius, à ceci près qu’il était entièrement peint en noir. On ne pouvait pas distinguer les cordes du bois, l’instrument semblait être fait d’ombre.
Il plongea sa main droite dans une poche de son manteau et en sortit un long archet, d’un teint particulièrement sombre lui aussi. Il joua quelques notes qui se dispersèrent rapidement dans les airs et constata qu’une fois de plus, l’instrument était parfaitement accordé.
Il attendit quelques minutes supplémentaires que la personne se rapproche du lieu où il se tenait. Il s’accorda quelques secondes de plus, juste le temps de lire que sa victime de la soirée s’appelait Emilie.
Comme tous les soirs, ils avait besoin de connaître le prénom de sa cible pour pouvoir composer un morceau qui lui correspondait d’autant plus. Il savait que le prénom correspond à bien plus qu’une simple appellation. Donné à la naissance, il suit ces humains jusqu’à leur disparition et les définit de manière plus parfaite qu’un dictionnaire décrit un mot de vocabulaire. C’est pour cette raison que lui n’avait pas de nom. Il était un éternel et invisible inconnu.

Il attendait, en silence… Il ferma les yeux et tendit les oreilles, jusqu’à ressentir un léger instant de flottement. Et lorsque celui-ci survint, il commença à jouer. L’association que produisaient les notes était inconnue à tous, même à lui. Une oreille attentive aurait peut-être pu reconnaître des passages s’apparentant à du Vivaldi, parfois du Tchaïkovski ou encore du Mendelssohn. Mais aucune de ces affirmations n’était vraie. Le morceau qu’il jouait, personne ne le connaissait ni l’avait entendu auparavant. Lui-même ne voyait venir les notes que peu de temps avant de devoir les jouer. Emilie. Un son joyeux et enjoué, parfois mélancolique mais sans aucun accord de tristesse.
Pourquoi jouait-il ? C’était cela, sa malédiction. Il vivait avec la musique. Il ne pouvait tout simplement pas survivre sans cela. Sans écouter ou composer. Il avait trop d’inspiration insatisfaite qui sommeillait en lui. Pour composer, il devait trouver, chaque soir, à la période la plus propice aux esprits calmes et rêveurs, une personne à qui faire partager cette malédiction. Connaissant son prénom et sa nature, il composait un morceau pour elle afin de ne pas trop choquer son esprit fragile. Il jouait durant un temps variable. Cela dépendait de la météo, du nombre d’étoiles dans le ciel, des constellations visibles et autres considérations incompréhensibles à l’esprit étriqué des humains.
Lorsqu’il ponctuait son morceau d’un dernier accord, il était libéré de ses tourments et pouvait alors disparaître, et se reposer. Quant à sa victime nocturne, elle ne gardait jamais aucun réel souvenir de cette rencontre pourtant infiniment précieuse. Il ne lui restait qu’une mélodie lui trottant dans la tête, enserrant ses pensées et faisant par moments planer son esprit au-dessus des nuages durant les jours qui suivaient cette soirée.