Ce soir, elle errait sur les toits de la capitale à la recherche des étoiles. Vêtue d’un long manteau noir, qu’elle avait laissé ouvert, et d’une écharpe rouge, Julie chantonnait. Une mélodie qu’elle seule connaissait, évidemment. Un peu de magie dans tout cela, et elle dansait, volant à moitié dans les airs. Elle s’arrêta soudainement devant une colonne de fumée qui s’échappant en toussotant d’une cheminée à l’âge incertain.
– « Tiens, Salut ! dit-elle d’un ton enjoué
–  Bonsoir ma chère, répondit une voix grave semblant sortir des volutes grisâtres auxquelles elle faisait face.
– Cela te dérange si on marche un peu ?
– Ho, aucunement voyons. »

Julie se remit alors en marche sur les tuiles, plus doucement, et la fumée disparut.
« Comment vas-tu, chère Hydre ? — Elle semblait s’adresser à elle-même, ou aux étoiles. Ou bien les deux —.
– Oh tu sais, moi… Il n’y a pas de quoi aller mal, répondit une voix.
– Je n’en suis pas si sûre, vois-tu. Je vois bien que ce choix te pose quelques soucis.
– Tu as décidément toujours été perspicace…
– Eh ! Ce n’est pas à moi qu’il faut en vouloir pour ça !
– Certes, certes, mes excuses.
– Passons. Il faut donc croire que tu te plais à être insensé. Faire preuve de discernement n’a jamais été ton fort, mais pour une fois tu vas plus loin que la simple prise de position. Enfin, je critique, mais je comprends parfaitement ta volonté.
– Ha, tu dois bien être la seule.
– Figure-toi que tu serais surpris.
– Soit, je te crois.
– Le cœur, le corps… Cet attachement est fort aisément concevable, et je l’éprouve moi-même par instants, toutefois il émane du cœur. Et dans la voie que tu choisis, c’est le corps que l’on étudie. Je pense que tu peux croire ces demoiselles quand elles te conseillent de retourner en province. Je sais bien que le choix est difficile, mais pourtant il faut en être conscient…
– Ho, mais je pense aussi parfaitement que je peux les croire, et que je devrais. D’ailleurs, ce n’est pas là la question, puisque je les entends parfaitement et que je suis totalement du même avis qu’elles. Mais vois-tu, il y a un facteur qui ne rentre pas en compte dans ces estimations.
– Je sais de quel facteur il s’agit, mon cher, cependant… Illogique ! Tout illogique que tu sois, il faut bien se raisonner un jour ou l’autre.
– Je le sais bien, et pourtant, je ne veux pas. Je ne veux pas réfléchir et me convaincre qu’aller en province me conviendra de A à Z.
– L’ivresse parisienne.
– Exact, tu sais ce que c’est. Ce n’est pas si simple de quitter ce contexte.
– Je comprends bien, mais s’il le faut ? Tu pourras toujours y revenir à l’avenir si le cœur t’en dit.
– Non. Si je quitte la capitale, je n’y retournerai pas. Je le sais.
– Soit.
– Pour une fois que je crois en quelque chose. Que je n’ai pas peur de perdre. Que je pense pouvoir réussir. Faut-il qu’on m’en décourage ? Je te dis, ils ne me comprennent pas. Tu sais bien comment je serai dans cette autre ville.
– Certainement, et c’est pas beau à voir. Mais il ne tient qu’à toi d’améliorer cette image.
– J’aimerais bien, tu le sais aussi. Tous ces gens ont probablement raison, contrairement à moi. Ne pas suivre son instinct ou ses goûts. Inhiber. Paris… Peut-être bien que je n’y arriverai pas, certainement même. Mais j’aurais au moins fait ce dont j’avais vraiment envie, ce en quoi je croyais à ce moment.
– C’est beau, mais peu réfléchi, tu en conviendras. L’échec, tu commences à la connaître. Autant te débarrasser de cette sangsue.
– Il faut croire que je sois un fol idiot doublé d’un être insensé.
– Exactement. »

Il y eu un temps de silence qui marquait la fin de la conversation. Il n’y avait rien à ajouter. Julie marcha jusqu’au bord du toit, sourit, souffla quelques mots entre ses lèvres « Va de l’avant, hein ? », et sauta nonchalamment dans le vide. Atterrissant en douceur sur les pavés, elle reprit sa promenade nocturne, l’air de rien.

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