C’était la nuit. La lune aidée de lampadaires éclairait faiblement d’une lueur jaunâtre une allée pavée coincée entre deux murs de briques rongées par le lierre. Le seul bruit de ses pas résonnait dans le silence nocturne sur le sol froid. Lentement, et sans précipitation. Mais comme de façon… Instoppable. Comme si sa marche et l’objectif à laquelle elle menait étaient inéluctables.

L’homme était complètement vêtu de noir. Un long manteau le couvrait et masquait ses formes. De son visage ne s’échappait qu’un fin nuage de fumée dû au tabac qu’inspiraient ses poumons à intervalles réguliers.

Des feuilles bruissèrent sous le passage soudain d’un chat, et l’inconnu se mit alors à suivre le félin, sans rupture dans son pas.

Il fut mené à une petite place d’où naissaient trois autres allées pareilles à celle d’où il venait, qui se trouvaient sur sa droite. Il s’arrêta pour mieux la saisir du regard.

La place avait la forme d’un demi cercle, les pavés au sol s’arrêtaient en effet pour former les berges d’un fleuve immense qui passait là.
En face de lui, des eaux noires. Sur la crête des vaguelettes se reflétaient parfois les lueurs des ampoules jaunies des lampadaires entourant la place. L’autre rive du fleuve était invisible en cette heure de la nuit, ces sombres eaux se perdant dans le néant des étoiles aussi loin que pouvait porter son regard.

Au centre de la place trônait, au milieu d’un cercle de terre, un saule pleureur au pied duquel s’était arrêté le chat. Le tronc s’élevait d’environ quatre mètres avant de se répandre en une multitude de branches — de larmes — qui continuaient à monter vers les cieux, se courbaient sous leur propre poids et se résignaient à pointer vers le sol.

Les lampadaires grésillèrent un instant, plongeant la scène dans le noir durant une fraction de seconde, et le félin disparut durant ce laps de temps.

L’homme s’avança doucement vers l’arbre et stoppa sa marche à quelques mètres des premiers branchages.

Il leva les yeux et aperçut une ombre, perchée dans l’arbre.

« Tu mériterais des baffes. », dit sur un ton las une voix qui semblait provenir de l’ombre en question.

Puis celle-ci se laissa tomber vers le sol, les feuilles sonnant le bruit de la descente comme un long souffle de vent. Enfin, ses pieds touchèrent le sol et l’être apparut en pleine lumière sous le feu du plus proche lampadaire. Julie.
Mais elle semblait avoir évolué.

Cette fois-ci, ses cheveux étaient rouges. Non pas roux, mais rouges. Rouge sang. Cette couleur ressortait d’une façon particulièrement inquiétante avec la luminosité ambiante. Elle portait un pantalon blanc et la même veste brune qu’à sa dernière apparition ainsi que des gants noirs en laine.

Ce qui l’avait changée, c’est son regard. Il était plus déterminé. En la regardant, on voyait réellement un être venu d’un autre monde.

« J’ai bien envie de te mettre mon poing dans les phalanges pour te remettre les idées en place mais j’ai peur que ta vie et, de fait, mon existence soient remis en question avec cet acte aussi je m’abstiendrai. »

Impassible devant cette apparition et cette première phrase peu aiguicheuse, l’homme en noir répondit :
« Trop aimable. Toutefois, tout entêté que je suis, je doute que cela ait un quelconque effet.
-Certes, certes. Il faut avouer que t’es vraiment assez borné. En fait, je crois que j’aimerais bien aller faire un tour entre tes oreilles pour découvrir pourquoi tu agis comme ça. Enfin je veux dire, qu’est-ce qui fait que tu t’accroches tant ? Même inconsciemment, regarde : un saule. « Je trouve ça poétique, l’image d’un saule pleureur sous la pluie. C’est beau. », tu t’en souviens ? Question rhétorique, évidemment que tu t’en souviens. Idiot va. Pose-toi la question : pourquoi est-ce que tu persistes à vouloir te rappeler de tous ces gens ? À bien y réfléchir, je pense que la niaise maxime « Le passé rattrape le présent quand celui-ci n’est plus à la hauteur » est on-ne-peut-plus vraie. Seulement, tu es trop détaché de ton présent et ne peux l’apprécier à sa juste valeur. Encore des conseils que tu donnes aux autres mais que t’es incapable de suivre toi-même. Le fameux « Ouais ben laisse tomber et passe à autre chose pour de bon ! », tu l’as dit combien de fois à l’autre geek ? Et LUI au moins il l’a fait. Toi, nada.
-Tu crois que je le sais pas ? Tu crois peut-être que je m’en fous ? Est-ce que tu oserais venir me dire que j’aime cette situation ?
-Ben ouais, j’ose te le dire. De mon point de vue, j’ai la sensation que oui, tu aimes à te faire du mal. J’ai l’impression que oui, tu aimes être borné et rester englué dans ton passé… Au lieu de te tourner vers ton avenir. Non mais sérieux, « on ne doit se résigner qu’au bonheur »… Oui, je suis totalement d’accord, il ne te reste plus qu’à le faire pour une fois. Il n’y a rien au monde qui justifie que tu sois malheureux. Alors aucune raison de l’être.
-Tu sais bien que j’y peux rien.
-N’importe quoi, quand on veut, on peut, c’est juste que tu ne veux pas ! Aies au moins la décence d’admettre ça !
-Soit, je l’admets. Mais peut-être que toi au moins peux me comprendre. Toutes ces discussions, tous ces échanges qui ont eu lieu entre ces personnes et moi… C’est du passé, et tirer un trait sur tout ça est juste impensable. Je peux pas, j’en suis incapable. Et même si je le pouvais, je ne suis pas sûr de le faire. Je ne veux pas perdre tout ça. Aussi « douloureux » que cela paraisse, ce sont ces discussions, ces mots, ces échanges et relations autrefois si riches qui aujourd’hui me manquent.
-C’est bien ce que je dis. Regarde ton présent. Les gens sont différents, mais c’est similaire.
-À d’autres.
-Essaie de te convaincre que c’est pareil.
-Bah, laisse tomber. Je ne veux pas que ce soit pareil. Je veux pas revivre la même chose. Avec la même fin qui semble inéluctable apparemment. Et de toutes façons, c’est impossible de revivre quelque chose d’aussi riche. Tu le sais bien.
-Ouais, je le sais… Mais c’est pas une raison pour refuser de vivre autre chose.
-Tu as raison. Mais je n’y arrive pas.
-Je vois. Idiot.
-Comme tu dis. Et tu sais, j’ai peur, aussi.
-Ho, en voilà une idée ! Et de quoi donc je te prie ?
-De ne pas grandir. De voir ces gens se faire une vie et oublier ce qu’on a vécu ensemble et que je reste englué dans ces années passées. Et pourtant, « tout irait bien ».
-Et oui mon p’tit ! C’est la vie ! Mais bon, ça ne te posera pas trop de problèmes puisque tu aimes à dire « tant pis », non ? Bon, trève de plaisanteries. Il faudra bien que tu grandisses un jour. Ces personnes et le monde qui t’entourent ne vont pas t’attendre. Donc tu grandiras, tu tourneras la page — à noter que j’aime pas cette formulation —, comme la plupart des gens finissent par faire. Il le faut, tu le dois, tu le feras, point. Je ne te laisse pas le choix.
-Le pire étant que nous savons tous les deux que d’ici quelques temps je referai appel à toi pour tenter d’évacuer mes angoisses.
-Mais tu en as parlé à quelques personnes hier, c’est bien. Et elles t’ont aidées à leur façon. La prochaine étape serait de parvenir à en discuter avec les principales intéressées. Ce dont je suis certaine que tu es incapable, malheureusement.
-Yep.
-Tant pis, c’est déjà ça. Et arrête de faire semblant d’en parler à travers des articles comme celui-ci, et comme on te l’a déjà dit, arrête de fuir et sois moins incompréhensible. Ça, en revanche, tu en es capable.
-Il paraît oui.
-Bien. Et par pitié, n’aies plus recours à moi. J’ai pas que ça à faire. »

Julie se retourna, marcha vers les flots, sauta sur les eaux calmes du fleuve, marcha quelques mètres vers l’autre rive, salua de façon nonchalante Chihiro qui passait par là et disparut dans le brouillard.

Quant à moi, j’esquissai un sourire et regardai ce monde s’effondrer en une multitude de cubes colorés, dévoilant une petite colline au-dessus de laquelle sonnaient quelques notes d’Hisaishi.

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