Une jeune fille aux cheveux d’une éternelle couleur rouge cramoisi est accoudée à la fenêtre du train.

Sirotant un café dans le thermos qu’elle tient au creux de ses mains, à quelques pas de l’isolement des compartiments, elle était là. Julie, contemplant le paysage qui défilait devant ses yeux.

On ne saurait dire si son regard suivait simplement l’horizon ou cherchait une étincelle d’inspiration virevoltant au-dessus des champs.

 

Sortant du box dans lequel on l’avait placé, il sortit à son tour pour se placer à son côté. Dans le couloir traversant d’un bout à l’autre le wagon, on pouvait voir gambader quelques enfants ainsi que marcher quelques adultes d’un pas lourd, avec un air nettement plus sérieux. Etrangement, ce train et cet instant imprévu avec elle étaient une bouffée d’oxygène. Ils aimeraient pouvoir ainsi se suivre jusqu’au bout de la ligne et plus loin encore, quelque par sous le soleil, dans un lieu apaisé.

 

Sans tourner la tête, elle dit : “ toujours les mêmes sandwiches ”, ce à quoi il répondit “ et toujours le même café ”. Lui prenant doucement le thermos des mains, il but une gorgée du liquide amer et soupira légèrement, avant de lui dire avec gentillesse “ tu m’as manqué, tu sais.
– Oui, je sais. Pas d’ma faute hein.”
Par cette simple phrase on n’aurait pu deviner si elle était d’humeur moqueuse ou rancunière vis-à-vis de la blessure qu’il lui avait infligée il y a quelques mois de cela.
– “ J’y penserai, à l’avenir.
– Tu n’as pas promis, c’est bien !
– Quelle idée de ne pas tenir ses promesses, aussi.
– Je vous le demande !”

Au milieu des champs bercés par le brouillard apparut une usine, plongée dans les blanches volutes qui s’échappaient de ses cheminées. L’héroïne la suivit du regard quelques instants, agita la main comme pour chasser un moustique et fit ainsi disparaître l’édifice, ramenant la quiétude qu’elle recherhait sur ce paysage.
Lui se sentait enfant, face à cette flamboyante demoiselle qui conservait ses secrets.
– “ Tu cherches quoi dire, on dirait !
– Oui, tu m’intimides, maintenant.
– Il n’y a pas de raison pourtant. Tu ferais bien de retrouver cet esprit littéraire et cinéphile qui t’allait si bien ”, dit-elle avec douceur.
– “ Après la PACES.
– Après la PACES. Cruelle année qui te prive d’un peu de tes libertés, et pourtant… tu en es bien heureux.
– Oui, il me faut l’avouer, je me sens bien, vraiment. Rien ne concourt à me contrarier. Comme on me l’a si bien dit autrefois, il faut aller de l’avant.
– Ça fait au moins une chose qu’elle avait raison de te dire… Je sais, il y en a eu d’autres, je te taquine. Après tout, ce n’était pas quelqu’un de mauvais.”

Dans le compartiment, un enfant et sa soeur s’amusent à raconter ensemble une histoire dont ils inventent la suite au fil de leurs mots. C’est une scène pleine de candeur et de sincérité naturellement infantiles.
– “ Tu sais à qui tu me fais penser ?
– Non, déjà que tu me penses littéralement !
– À Ruby.
– Cette cousine ! Tu sais que j’ai beaucoup aimé cette histoire ?
– Je m’en serais douté, on dirait presque toi.
– À la différence que je reste libre”, dit-elle avant de lui donner une petite pichenette sur la joue avec l’index.
– “ Où est-ce que ce train t’emmène ?
– Je ne sais pas. Là où tu pourras toujours faire appel à moi.
– C’est gentil ”, dit-il en souriant. “ Et désolé pour la fois précédente. Je n’ai pas osé venir à ta rencontre après cela.
– Ça peut se comprendre, tu avais trop honte. Et dieu sait si tu avais raison. Néanmoins, eh, elle ne me va pas si mal, cette balafre ! Et puis comme tu le dis, il ne s’agit que d’une cicatrice apparenant à mon vécu, à ce que je suis aujourd’hui, donc il me faut vivre avec et ne pas la renier.
– J’y penserai !
– Tu n’as encore pas promis, tu apprends vite.
– Ça me fait du bien d’écrire, de t’écrire.
– Ça me fait plaisir aussi.
– Tu évolues et j’ai toujours les mêmes peurs, les mêmes faiblesses. Les autres, la perte. Au moins, avec toi c’est un peu différent.
– Attention, tu tombes à nouveau dans le mélodrame. Tâche ne pas trop t’attacher à cela, ça te fera du bien et t’aidera à encore plus aller de l’avant.
– C’est difficile.
– Mais tu essaieras, dans un premier temps tu échoueras et ensuite, petit à petit, tu y parviendras. Tu ne peux pas continuer à souffrir ainsi comme un bébé !
– Tu as raison.
– Evidemment. Ça m’a fait plaisir de te revoir.
– Moi de même, ma chère !
– Tss, là tu triches ! Mais soit.”
Alors qu’elle tendait la main pour récupérer son thermos posé sur le rebord de la fenêtre, il remarqua sur son poignet gauche un tatouage à l’encre noire. Une cochlée.
– “ Merci pour ça, je l’aime beaucoup !
– Je sais.
– À plus tard, et bon vent.”
Elle posa quelques instants son front contre celui de son interloctueur et disparu doucement dans l’air, laissant une infime odeur de fleur flotter dans l’atmosphère.

Jessica Dube