Qu’est-ce que ça veut dire, « être infirmier » ? Comment en arrive-t-on là ?
Je ne sais pas trop comment répondre à ces questions ni pourquoi je les pose ce soir mais ce calme d’une nuit en soins intensifs bercée par le son rond de certains scopes me donne envie d’écrire.
Je ne suis pas doué pour raconter des histoires, pour expliquer avec maladresse ce qui m’a amené ici, maintenant. On passe un concours écrit, puis un oral. On entre dans une école qui nous accueille et nous assomme pendant trois ans et avant de pouvoir s’en rendre compte, on sort habillé d’une tunique blanche qui nous donne le droit de veiller sur les journées ou les nuits de quelques personnes ayant moins de chance, qui ont mal, dorment sur des matelas un peu vieillis enroulés dans des draps beiges.

Je me souviens lorsqu’on m’a montré comment réaliser un lit au carré pour la première fois. Auparavant, j’avais l’habitude de border mon matelas, chez moi, avec un drap-housse. À l’hôpital public, pas de drap-housse. Il faut border le lit des patients avec un drap plat. L’ASH qui m’encadrait lors de mes premiers jours en neurologie, Caroline, faisait cela avec une facilité déconcertante pour moi qui avais l’impression d’assister à un tour de magie. En même temps, elle me racontait la vie et les exploits de son jeune fils. On m’a gentiment appris comment faire mais je dois bien reconnaître que même après trois années de stages et bientôt autant d’exercice infirmier, je suis bien loin de savoir border les lits avec autant de précision et d’élégance.

Ensuite, c’est un drap identique qui viendra recouvrir le patient, seulement bordé au pied du lit. Dans le bon sens, de façon à faire apparaître le lettrage — le plus souvent « UNI H.A. HÔPITAUX DE SANTÉ » — à l’extérieur.
Chez moi, je dors toujours avec une couette. J’aurais probablement froid, si j’étais amené à être hospitalisé.

Les patients, parfois, ont froid eux aussi. À d’autres moments, ils ont mal, subissent des nausées, des maux de têtes, ne trouvent pas le sommeil, ont peur pour leur intervention du lendemain ou du diagnostic de la veille. Nous, infirmiers — et aide-soignants, dans la plupart des services les équipes travaillent en binôme, la nuit —, sommes là pour s’occuper de ces imprévus. Soulager la douleur. Prendre en compte les plaintes. Surveiller la tension artérielle, la fréquence cardiaque, la température, la saturation en oxygène. S’assurer que le patient reçoit les doses de médicaments prescrites pour garantir un bon état de santé, le bon fonctionnement de son cœur, une respiration non encombrée, une nuit paisible et sans douleur. Dans des services plus pointus comme la réanimation ou les soins continus, on pourra veiller au calme du patient, à sa bonne ventilation, toujours à l’absence d’inconfort ou de douleur. On surveillera l’élimination, la glycémie chez les personnes diabétiques. On posera une perfusion si l’ancienne est arrachée et qu’il est nécessaire d’en conserver une.
On vérifie le bon fonctionnement des appareils de la chambre, plus ou moins nombreux suivant les services, allant de la simple prise d’oxygène à la machine de circulation extra-corporelle et au respirateur.

On tâchera de répondre aux interrogations, sans livrer d’information médicale n’ayant pas déjà été transmise. On s’assurera que chacun est bien installé dans son lit, entouré de barrières s’il existe un risque de chuter voire de contentions si elles sont nécessaires et qu’aucune alternative n’est envisageable. On vérifiera que chaque personne peut trouver ce dont elle a besoin à proximité : la sonnette pour prévenir le personnel soignant, un pichet d’eau si elle n’est pas à jeun, parfois des livres, une paire de lunettes, de quoi écrire, un téléphone, une boîte de mouchoirs. On essaiera de calmer les conflits et de permettre une intimité dans les chambres doubles, de ne pas mettre le son de la TV trop fort pour la voisine. On veillera à la propreté en cas d’incontinence ou de sédation, on prendra garde aux plis des draps pour éviter l’apparition d’escarres.

On vérifiera les dossiers de soins pour s’assurer que les prescriptions et piluliers sont à jour, que les examens biologiques seront prélevés conformément aux prescriptions. On vérifie le bon remplissage des demandes d’imagerie. Si on en a le temps, on pourra relire l’ensemble du dossier, l’historique afin de mieux connaître le patient, son mode de vie, sa famille, trouver des réponses à des questions qu’on ne se posait pas. Chaque semaine, on sera amenés à commander les médicaments nécessaires au bon fonctionnement du service, puis à les ranger. De la même façon, on devra vérifier la bonne tenue du chariot comprenant le matériel et les médicaments d’urgence, ainsi que le fonctionnement du défibrillateur.

J’aime bien ce métier. Je suis content de pouvoir l’exercer et je m’estime chanceux de le faire. Parfois, les patients nous remercient, on nous dit que c’est fou, que « Je ne pourrais vraiment pas faire ça, je ne sais pas comment vous faites. » alors que cela me semble naturel. Plusieurs fois, je me suis demandé ce que je ferais si je n’étais pas infirmier. Je ne sais pas du tout. En 2010, après mon baccalauréat, j’étais inscrit en école d’ingénieur informatique. À cette heure-ci, je serais peut-être devant un écran d’ordinateur, à concrétiser un projet avec mes collègues, essayer de dompter un peu plus la technologie à ma portée. Peut-être aurais-je pris une direction toute différente.

Forcément, on rencontre toutes et tous des situations après lesquelles on se demande si on ne ferait pas mieux d’arrêter. S’il ne serait pas plus simple, plus facile de changer de milieu, de quitter ce service voire le monde de la santé. Pour ma part, je me suis retrouvé devant cette interrogation en octobre lorsque je travaillais en réanimation, au milieu d’une journée compliquée. On se demande aisément ce qu’on cherche vraiment, ce qu’on souhaite au quotidien. Si ça « vaut le coup ». On se pose la question des horaires, des week-end, fériés, nuits travaillés, de la considération, de la rémunération. On pense à nos collègues. On repense à certains patients, à des situations particulières.
Après ces réflexions, parfois longues, parfois difficiles, souvent floues, j’ai toujours obtenu le constat que c’était ce milieu de soins qui donnait un sens à mes journées. Je ne sais pas si mes pairs ont le même ressenti, mais je ne m’imagine pas vraiment faire autre chose, travailler dans un autre domaine que la santé. Bien sûr, j’apprécie toujours la photographie, les sciences, l’informatique, la cuisine ou la pâtisserie. Lire. Le cinéma. De là à en faire mon métier, autre chose qu’un étrange rêve, probablement pas. Donc j’essaie de faire au mieux dans ce qui me semble juste.

On a la chance de pouvoir travailler dans des services variés. Je n’aime pas la chirurgie. Des collègues de promotion ne jurent que par ces services. Certains n’envisagent pas de travailler aux urgences quand d’autres rêvent d’une carrière en SMUR. Je ne suis pas sûr qu’on ait une « place » dans ce monde ou un rôle précis à jouer, mais j’essaie de croire que mes journées sont utiles. Il me tient à cœur de progresser, de faire de mon mieux auprès de mes patients et avec mes collègues.

Se souvient-on plus facilement des personnes au destin heureux ? Est-ce que je me rappelle avec plus de clarté de cette dame repartie pour l’Australie après plus d’un mois de réanimation suite à une intervention chirurgicale ou de ce couple dont la femme, victime d’un arrêt cardiaque, n’a pas pu être massée par son mari qui ne pouvait la rejoindre ? De ces patients qu’on ne reverra plus car ils quittent le service en meilleure santé qu’à leur arrivée, sur la voie de la rééducation, ou de ceux qu’on ne reverra plus car ils quittent le service dans le silence de leur corps et dans la tristesse de leurs proches ?
Ce sont des évènements, des histoires, des mots de patients qu’on se raconte et remémore parfois entre collègues, bien plus tard. Lorsqu’une situation nous rappelle quelque chose vécu plusieurs mois plus tôt, quand une anecdote rappelle un souvenir à la mémoire.

Lorsqu’on travaille en journées ou nuits de 10, 12h et qu’on passe donc, sur vingt-quatre heures, davantage de temps à l’hôpital et dans les transports que chez soi et qu’on côtoie quasi-quotidiennement les mêmes personnes, on se raconte beaucoup de choses. Souvent anodines, parfois drôles, quelque fois plus tristes. On fait connaissance petit à petit, certaines équipes sont plus fermées que d’autres. Cette nuit, mes collègues et moi avons parlé de cinéma, d’Avatar qui était pour beaucoup le premier film à exploiter de façon aussi complète des images en 3D et qui conserve sa place de film le plus à succès de tous les temps. Ma collègue aide-soignante évoque après un soin le contenu de sa formation, qu’elle a suivie en 1997. J’avais cinq ans. À cet âge-là, j’étais bien loin d’imaginer les fourmilières de blouses blanches que constituent les hôpitaux.
Je crois qu’il est important de se connaître un peu. Cela nous permet de nous rappeler que nous travaillons avec d’autres êtres humains, pas des machines, et que nous n’en sommes pas non plus. En communiquant on peut mettre un visage, des valeurs, une histoire et une conscience professionnelle derrière une blouse blanche unisexe. L’humain qui travaille avec l’humain. La santé est un milieu forcément particulier, souvent ingrat, pas toujours reconnu ou entendu mais je suis chanceux de vivre tant d’interactions avec les gens, de pouvoir créer une relation de confiance. Je crois même que par moments, l’hôpital me soigne. Enfiler cette tunique blanche m’apaise, me permet d’être calme, de faire mon boulot sans me préoccuper du jugement d’autrui et de laisser mes travaux éventuels au vestiaire.

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Je commence ma nuit à 21h, comme dans beaucoup de services qui comptent trois changements d’équipe paramédicale sur la journée :

– Les premiers soignants prennent leur service vers 6:40, pour repartir vers 14:20 ;

– Une deuxième équipe se présente à 14h pour quitter le service après 21h ;

– Enfin, l’équipe de nuit travaille de 21h à 7h.

Dans un premier temps, je prends les transmissions auprès de mes collègues de jour. Parfois, l’infirmière sera accompagné d’un•e étudiant•e qui pourra me transmettre les informations concernant les patients sous sa responsabilité.

Ensuite, tandis que ma collègue aide-soignante prépare son chariot de soins, j’aime bien jeter un œil aux dossiers des patients que je ne connaissais pas lors de ma dernière nuit de travail.

Après cela, nous allons voir tout le monde, accompagnés des deux chariots de soins — celui de l’infirmier, celui de l’aide-soignant —, d’un ordinateur pour effectuer la traçabilité des soins, de l’état du patient et des médicaments. Éventuellement, on sera accompagné d’un tensiomètre. Dans ce service, comme dans toutes les unités de soins intensifs, continus et de réanimation, chaque patient dispose d’un moniteur dans sa chambre permettant de surveiller ses paramètres vitaux, donc pas de tensiomètre à trainer avec soi. On parle de « faire son tour ». Je m’occupe de sept patients. C’est très peu mais en soins intensifs de cardiologie ce nombre est légiféré. Si je ne les connais pas, j’aime bien me présenter en tant qu’infirmier. Nous avons tous la même blouse et j’ai l’impression que c’est un premier pas dans cette relation de confiance. Je contrôle leur état de santé, je m’assure que les pansements compressifs sont bien compressifs. Je leur demande comment s’est déroulée leur journée, s’ils ont reçu de la visite, s’ils on des questions ou besoin de quelque chose. Parfois, je n’ai pas le temps. Je suis pressé par mes soins, par un patient à l’état préoccupant. Parfois, la communication est plus difficile. Parfois, je suis bougon. L’humain avec l’humain. Je crois que j’essaie de faire au mieux.. Si nécessaire, je dégonfle les bracelets gonflables permettant de comprimer l’artère radiale et d’éviter les hémorragies après une coronarographie.

La majeure partie des patients de ce service sont admis après un SCA, Syndrome Coronarien Aigu, ou infarctus. Les coronaires sont les artères alimentant le cœur en oxygène. Douleur thoracique, malaise, essoufflement, parfois perte de connaissance voire arrêt cardio-respirztoire complet, les signes sont variés. Une prise en charge rapide est nécessaire. Dans la plupart des cas, l’exploration indiquée lorsqu’une souffrance coronarienne est constatée est la coronarographie. Cet examen consiste à insérer une sonde par une artère — souvent radiale, au niveau du poignet, parfois fémorale à l’aine — qui remontera jusqu’aux premiers centimètres de l’artère aorte pour aller explorer les coronaires. Si le médecin constate la présence de thrombus — caillot — il pourra dilater l’artère avec un ballonnet et mettre en place un stent pour maintenir l’artère ouverte. Cet examen nécessite souvent l’injection d’un anticoagulant et une artère saigne aisément, d’où la compression à l’aide d’un petit ballon gonflable.

Une fois que j’ai vu tous les patients, que j’ai donné les éventuels somnifères ou anti-douleurs, que je me suis assuré que leurs perfusions étaient fonctionnelles, que les médicaments s’écoulant dans leurs veines l’étaient dans les quantités prescrites, je prépare les bons d’examens pour les prises de sang du lendemain matin. Au cours de la nuit, je devrai revoir à minuit les patients devant être à jeun pour les examens du lendemain et dans tous les cas, aller voir chaque patient à 1h, 3h, 5h. Entre ces horaires et hors des traitements prescrits, comme cité plus haut : les imprévus. La douleur, l’inconfort, les électrodes ou perfusions arrachées, les envies d’aller aux toilettes, l’entrée d’un nouveau patient, la dégradation de l’état d’un autre. Enfin, avant 7h, il me faudra à mon tour transmettre les informations à la personne qui prendra la relève.

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Voilà. Une nuit de finie. Parfois ce sont deux, trois, quatre nuits d’affilée. Tout est loin d’être parfait mais j’aime être infirmier. C’est un métier qui me tient à coeur et je suis fier de faire partie de ce corps soignant que j’essaie de tirer vers le haut. On a la possibilité de se spécialiser, de continuer à se former. On peut apprendre par soi-même, faire évoluer ses connaissances. S’enrichir au contact de personnes plus expérimentées et partager son savoir ou ses habitudes avec autrui. Je ne serai probablement pas infirmier toute ma vie. Mais d’ici là, en attendant que la vie me mène ailleurs, je fais de mon mieux.